Pour lancer le débat, un extrait d'un ouvrage de Pierre-Arnaud Chouvy, un géographe spécialisé sur cette question.
De la géographie et de l'opium : Geopium
"L’opium, tout à la fois remède et poison, est une substance qui exerce en Occident une fascination d’autant plus grande qu’elle y fut longtemps entourée d’un mystère que les origines et les utilisations extrême-orientales que l’on voulait bien lui prêter, certes à tort, peuvent en partie expliquer. Le pavot à opium exprime toujours cette dualité selon laquelle il peut soulager maux et douleurs, mais aussi enchaîner son consommateur invétéré dans une grave dépendance.
Cependant, si la pratique consistant à fumer de l’opium est certes chinoise, quoique de façon indirecte, l’origine géographique du pavot somnifère, Papaver somniferum L., est loin d’être extrême-orientale, puisque l’on estime que la plante est apparue entre la région méditerranéenne et l’Asie mineure. Le mystère qui subsiste quant aux origines exactes du pavot n’a donc d’égal que l'opacité qui caractérise ses deux régions de production actuelles les plus importantes au monde: le Triangle d'Or, en Asie du Sud-Est continentale, et le Croissant d'Or, en Asie du Sud-Ouest.
L’opium illicite mondial est produit, dans son immense majorité, au long de ces 7 500 kilomètres d’étroite succession de montagnes qui s’étirent depuis la Turquie jusqu’au Vietnam, en passant bien sûr par l’Afghanistan. Mais c’est à l’ouest et à l’est de cette bande montagneuse, de part et d’autre de l’Inde, que se situent les deux plus importantes régions productrices d’opium au monde, respectivement le Croissant d’Or et le Triangle d’Or.
Il n’en a certes pas toujours été ainsi et les bouleversements caractéristiques de la culture du pavot à opium comme de son trafic, qui ont marqué l’histoire de l’Asie depuis le début du XIXe siècle, semblent plus que jamais être d’actualité.
Les deux espaces dits du « Triangle d'Or » et du « Croissant d'Or » réunissent de nombreux territoires dont les différences et les similitudes sont transcendées par un phénomène majeur commun : la culture illicite du pavot somnifère et la transformation de l’opium en héroïne. Quant aux autres caractéristiques des aires en question, nombre d’entre elles permettent également que soient opérés certains rapprochements et que soit établie leur comparaison, le Triangle d’Or et le Croissant d’Or correspondant en effet à deux régions altitudinales qui ont longtemps été difficiles d’accès, ou qui le sont toujours. Ils peuvent ainsi être dits marginaux en fonction de leur position de marche, les espaces montagneux les constituant en partie pouvant être qualifiés de périphériques par rapport aux bassins et aux vallées qui accueillent les centres étatiques régionaux.
Mais le Triangle d'Or et le Croissant d'Or présentent aussi cette caractéristique commune d’être superposés à des espaces polyethniques et, surtout, interétatiques. En effet, dans les deux régions, les aires de production de pavot à opium chevauchent chacune les frontières interétatiques des trois pays qui les abritent : historiquement et stricto sensu, les espaces du Triangle d'Or et du Croissant d'Or sont surimposés aux espaces frontaliers contigus de la Birmanie, du Laos et de la Thaïlande d’une part, et de l’Afghanistan, de l’Iran et du Pakistan d’autre part.
On peut légitimement s’interroger sur la nature des facteurs qui ont permis, sinon favorisé, le développement de telles productions d’opiacés en Asie. Quels sont ceux, particulièrement, qui ont pérennisé et ancré le recours à l’économie de l’opium précisément dans les espaces du Triangle d'Or et du Croissant d’Or ? Et comment expliquer, enfin, que ce même recours ne se soit pas étendu aux régions périphériques des espaces du Triangle d'Or et du Croissant d'Or, alors même que certains Etats y présentent un fort potentiel de production d’opium et, à l’instar de la Chine, l’ont parfois amplement prouvé ?
Outre la question du recours à une activité économique particulière, c’est donc celle de la localisation et de la spatialisation de la production illicite d’opium qui est au centre de la problématique de Geopium.
Particulièrement importantes, également, sont l'observation et la compréhension, d'une part, de la complexité et de la diversité des itinéraires du narcotrafic depuis les deux espaces, et d'autre part, des mécanismes permettant la diffusion de l'épidémie du VIH / sida le long de ces mêmes itinéraires, en Asie centrale comme en Chine."
Extrait de l'ouvrage Les territoires de l'opium, de Pierre-Arnaud Chouvy (Olizane, Genève, 2002).